Géovanny KAKPOVI, Assistant de recherche en Études de médias et conflits (Science Communication Research Center) Chinese Academy of Sciences
Le Bénin a connu le 7 decembre 2025, une tentative de coup d’Etat militaire. Bien que l’incident ait été rendu public par l’occupation de la télévision nationale annoncant la démission de ses fonctions du Président Patrice Talon, le putsch a commencé au petit matin du 7 décembre. Ce malheureux évènement survient dans un contexte sous régional marqué par la prise de pouvoir par des militaires au au Mali, au Burkina faso, au Niger, en Guinée Conakry et en Guinée Bissau.
La rapidité avec laquelle l’évènement a connu une issue heureuse pour la République et malheureuse pour les putschistes montre l’importance du contrôle de récit en temps de conflits. Le coup de force de décembre 2025 s’est caractérisé par une bataille âpre des narratifs sur les réseaux sociaux, principalement Facebook. Sur le terrain, les combats dans les rues de Cotonou n’ont pas duré alors que les duels narratifs en ligne ont duré au-delà même du 7 décembre 2025. Le supposé Comité Militaire pour la Refondation a voulu imposer un récit nouveau déjà par l’occupation du média public et par ses soutiens en ligne. Le gouvernement de son côté a mis en place un contre-narratif immédiat dirigé par le Ministre de l’Intérieur et les relais de la communication gouvernementale. Comme un acte terroriste, la prise de la télévision nationale est un acte de communication qui visait à impacter la réalité des faits et la suite des évènements. La réussite de cet acte demandait essentiellement qu’il n’y ait pas de contre narratifs de la part du gouvernement.
Afin d’analyser les mécanismes de neutralisation communicationnelle, cette réflexion mobilise la Situational crisis communication theory de Timothy Coombs. Cette théorie en plus de celle du Framing ont permis d’évaluer la réactivité et l’éfficacité des stratégies de réponse mais également la construction sémantique des récits antagonistes..
Comment le conflit narratif entre les putschistes et le gouvernement a determiné l’issue médiatique de la crise ?
Conceptualisation théorique
A. La Situational Crisis Communication Theory et la stratégie gouvernementale
Dans la SCCT theory, les stratégies de communication de crise doivent être adaptées à la crise elle-même ainsi que la perception des responsabilités des parties prenantes. Un coup d’Etat qu’elle échoue ou qu’elle réussisse est un acte intentionnel et qui génère une forte responsabilité. Le gouvernement devrait donc minimiser sa responsabilité dans cette crise. D’abord, la stratégie du gouvernement fut celle du déni qui consistait à rejeter le discours mais également la légitimité de l’action du CMR. En qualifiant l’acte ‘’d’isolé’’ et de ‘’mutinerie’’, le Ministre de l’intérieur intervenant au nom du gouvernement a minimisé l’ampleur de la situation sur le terrain(Diminish). Il est passé au renforcement dans son discours en louant la loyauté d’une partie des forces de défense et de sécurité restée loyales à la République. La stratégie du déni est intrèsequement liée au renforcement de la situation sur le terrain car il participe à sa crédibilité. Le branding amorcé par le gouvernement récemment notamment sur l’investissement direct étranger ne devrait pâtir d’une quelconque instabilité politique. C’est dailleurs à cet effet que la stratégie de déni (Deny) intervient pour montrer aux investisseurs la situation qui est ‘’sous contrôle’’. Le gouvernement était donc dans une dynamique de minimisation du risque d’instabilité politique et des conséquences économiques que cela pourrait engendrer. La reconnaissance d’une crise sécuritaire dans la capitale économique remettrait en cause tous les efforts fournis jusque-là et de ce fait contribuerait à la fuite de capitaux. Plus qu’une stratégie politique, le déni était la bouée de sauvegarde des acquis économiques.
B. Framing et asymétrie des narratifs
Le coup d’état manqué du 7 décembre 2025 a donné lieu à la confrontation de deux cadres interprétatifs.
D’abord, l’utilisation de la sémantique révolutionnaire longtemps usité par des putschistes d’autres cieux est caduque. En denoncant la « dégradation continue de la situation sécuritaire » et les « promotions injustes » au sein de la grande muette, le CMR visait à établir un cadre rédempteur. Dans ce cadre s’observe également l’action du CMR qui justifiait son action par la négligence gouvernementale vis-à-vis des dyalisés et des personnalités publiques en prison. Cette vision patriotique de leur action se retrouve par ailleurs dans le terme ‘’Refondation’’ alors qu’elle peut être considérée comme un règlement de comptes militaires vu l’ordonnancement lors de la lecture des causes qui ont suscité le coup manqué.
Ensuite, le gouvernement Béninois a opposé un cadre constitutionnel faisant de ce malheureux évènement une mutinerie ‘’ d’un groupuscule de soldats’’. Les détails des évènements auront montré le contraire. La sortie médiatique du Ministre de l’intérieur a peint la prise de la télévision nationale comme une simple violation de la légalité. En outre, en précisant que le Ministre s’était rendu à la télévision sans aucune preuve visuelle de sa présence sur le terrain, la communication gouvernementale a laissé un terrain fertile pour les usines à trolls qui ont fait croire que à une vidéo générée par l’intelligence artificielle. Le récit du CMR et de ses soutiens sur les réseaux sociaux a été écrasé par la communication gouvernementale et des relais de cette derniere et la vigilance d’une frange de la population en ligne.
Enfin, la neutralisation de l’information et des incertitudes engendrées, vient de l’incapacité du CMR à créer un vide et contrôler le narratif. La supposée destitution du Président de la République lors de la prise de parole des militaires à la télévision nationale, voulait imposer une réalité alternative des faits. La promptitude avec laquelle le gouvernement a agit, a permis de combler le vide narratif rendant la population passive et calme. En affirmant que le Président était ‘’en sécurité’’ et que certains des mutins étaient arrêtés, le gouvernement a mis un terme à une situation qui pourrait être ambigüe et avantager les putschistes.
II. Récits restaurateur et subversif : Stratégie putschiste et contre strategie gouvernementqle
A. L’acte de communication et analyse sémantique
Le mode opératoire du CMR a tourné le putsch en un évènement médiatique à part entière. En effet, en prenant le contrôle de la SRTB (Société de Radiodiffusion et de Télévision du Bénin), les putschistes voulaient légitimer leur acte et surtout formaliser la tentative de renversement devant l’opinion publique. Cependant, le plan narratif des putchistes a été mis en échec par les autorités béninoises avec leur réactivite. En mettant fin à la confusion de quelques heures créée, le gouvernement a neutralisé le framing des putchistes.
Le groupe de putchistes a utilisé une rhétorique spécifique aux réalités internes du pays. Leur discours reposait sur la dénonciation de la situation des forces de défense et de sécurité et la ‘’dégradation de la situation sécuritaire au Nord du pays’’. Une rhétorique déjà utilisée dans d’autres pays de la sous région ouest africaine. La promesse de donner au peuple béninois un nouvel espoir était ambitieux. Toutefois, elle s’est heurtée à la réalité de l’instant. La situation du peuple est venue apres l’exposition de la situation des soldats eux-mêmes. L’absence de mobilisation des populations riveraines a réduit la portée populaire de leur acte. Leur acte a donc été de fait réduit à une mutinerie comme le cadrage gouvernemental l’a présenté.
B. La contre-stratégie gouvernementale
La réponse stratégique du gouvernement a été rapide et centralisée. La désignation du Ministre de l’intérieur Alassane Séidou comme seul interlocuteur du moment a permis au gouvernement de contrôler la communication et d’éviter une cacophonie communicationnelle. L’objectif de cette stratégie était de contenir l’incertitude pour obtenir le succès en communication de crise. Déclassifier la tentative de coup d’état à une mutinerie, le gouvernement cherchait à minimiser sa responsabilité dans l’avènement de cette crise (Diminish).
Dans la communication gouvernementale, il a été observé une consolidation des institutions par la stratégie du déni. Par ailleurs, en saluant la réponse des forces républicaines, le Ministre Séidou a utilisé la technique du renforcement (Bolstering) pour émettre la perception que le gouvernement fonctionne et qu’il n’y a pas matière à s’inquiéter.
La tentative du putsch est un cas d’école de conflit hybride moderne. Malgré les failles socio-politique évoquées par les putchistes, leur stratégie a echoué à s’imposer au regard de la contre communication mais également de l’asymétrie des ressources mises à contribution pour combattre sur le terrain. Le succès de la contre stratégie gouvernementale s’articule autour de la rapidité et le contrôle médiatique imposé par le gouvernement. Ensuite, l’éfficacité du déni avec un discours de mise en déroute (arrestations de putchistes, sécurité du président). Enfin, la légitimité externe, notamment celle de la CEDEAO qui dans sa réaction a empêché tout effet de contagion au sein de l’armée.
Bien que la crise soit résolue, les causes restent ouvertes et surtout, l’affrontement des narratifs a des conséquences sur l’unité sociale. Le gouvernement a défendu l’ordre constitutionnel efficacement mais a échoué à rassurer les populations sur les griefs soulevés par les putchistes. Le gouvernement doit donc passer à une communication de réformes (Rebuild) pour traiter les préoccupations soulevées par les putchistes. Ceci empêcherait que la rhétorique du CMR serve de base narrative à toute autre vélléité de contestation de l’ordre constitutionnel.
